Argumentaire initial







Cette page contient mon premier argumentaire qui rassemble des points développés entre 1982 et 2014, soit avant la lecture en 2015 des archives officielles de l'enquête. On y constatera que bien des aspects de cette affaire étaient déjà très préoccupants. La plupart de mes doutes seront confirmés par la suite.

Dernière vision : le feu rouge

Les Norvégiens affirment que la dernière vision qu’ils ont eue de l’Empress entrant dans la brume est qu’il présentait son feu rouge et que les feux de tête de mât étaient écartés, le plus bas à gauche. Cela les a persuadés qu’il allait passer à leur gauche (tel que le prescrit d'ailleurs le règlement maritime).

 

 

Pendant l’enquête publique on a bien essayé de discréditer leur témoignage, mais sans succès; ils demeurèrent constants dans leur affirmation. Pourquoi d’ailleurs auraient-ils menti, eux qui ont par la suite indiqué avoir tourné leur gouvernail vers la droite pour ne pas être déporté vers l’Empress qu’ils pensaient à leur gauche? On a entre autres supposé que, même s’ils voyaient le feu rouge, ils avaient peut-être perdu le feu vert dans l’éblouissement général du paquebot. Ce n’est pas exclu mais cela ne fait que prouver que l’Empress naviguait alors directement ou presque vers le Storstad, donc sur une route beaucoup trop rapprochée et non sécuritaire, caractéristique d'une situation à risque d'abordage.

Par ailleurs, comment peut-il être possible que cinq marins expérimentés aient pu faire une erreur aussi énorme sur les signaux lumineux de l'Empress? C'est l'ABC de la navigation de nuit, un notion fondamentale de base de tout marin.

Si on ne peut qu'avoir une estimation de la distance, de la vitesse et de la direction d'un navire en vue, on ne peut pas avoir une estimation de la couleur du feu latéral qu'on voit. Ou c'est rouge ou c'est vert ou les deux si le navire nous fait face. Pas de nuance. On ne voit pas "à peu près" un feu rouge, on ne voit pas "environ" les feux de mât distancés. Les Norgéviens ne peuvent pas s'être trompés. S'ils ne se sont pas trompés c'est qu'ils ont été trompés : l'Empress aurait rétabli sa route après que la brume ait séparé les deux navires mais ils n'ont pas vu cette manoeuvre. D'ailleurs celle-ci respecte-elle l'esprit du code maritime alors que toute manoeuvre d'un navire doit être faite pour être visible et bien comprise des autres?

La seule autre explication possible est qu'ils auraient tout inventé. Bien que ce soit presque incroyable, j'en discute tout de même plus loin.

Victime


Sur le fleuve, calme nuit.
Deux inconnus, sur le lit.
Se parleront-ils? Se toucheront-ils?
L'impératrice distinguée, sa silhouette élancée.
Le charbonnier, du loin pays, le ventre plein d'énergie.


Ils se regardent. Restent sur leur garde.
Ils s'approchent, doucement, s'examinent, longuement.
Mais tout à coup, tout s'embrume, tout partout.
Où es-tu, majesté? Que fais-tu, étranger?


Ils sont là, dans la nuit.
Elle a peur, elle frémit.
Et il pointe vers elle une menace mortelle.
Puis, il se révèle enfin, inévitable destin,
et l'atteint tout au creux de son cœur de feu


Le choc est léger, l'effet instantané.
Et paniquent les esprits, mille cris dans la nuit!
Devant ses plaintes, son délire, impuissant il se retire.
Dans la troublante obscurité, il s'efface, désemparé.


Tout son corps qui s'étire, qui pousse un grand soupir.
Lentement, ravagée, elle se tourne sur le côté.
Pourquoi t'es-tu sauvé, coupable charbonnier?
Ton geste me tue. Mais où donc te caches-tu?


Ses entrailles remplies du liquide plein de vies,
elle s'enfonce dans le lit et meurt dans la nuit.
Belle impératrice disparue, régner tu ne pourras plus.
Mais toi étrange charbonnier, quel fut donc ton péché?

 

Cette allégorie est quelque peu tendancieuse car elle nous présente le tout comme une agression. Cependant, c'est ce dont la pensée populaire de l'époque était persuadée. L'Empress est une victime, certes, nous ne pouvons en douter. Le navire lui-même, son destin mais aussi et surtout ses passagers et ses membres d'équipage qui ont perdu la vie lors du naufrage.

La question n'est donc pas là. La question, la simple question est celle-ci : victime de quoi au juste? Victime d'une collision? Certes mais encore trop simpliste comme réponse. De plusieurs erreurs et négligences? Voilà de bien meilleures pistes vers la recherche de la vérité.

Et s'il y a victime, il y a donc coupable. Le Storstad? Encore une fois trop facile. Un conducteur qui tente à tout prix de franchir le passage à niveau et se fait heurter par le train est victime, oui, mais de sa propre témérité. Le train a bien causé sa mort mais n'en est coupable en rien.

État d'esprit

Les documents d'époque parlent d'un Kendall affaibli, voire malade, lors de son témoignage devant la cour. Cela ne signifie pas pour autant que son témoignage était aussi affaibli, mais cela ne garantit pas un témoignage exempt d'erreurs, d'exagération et de mauvaises perceptions de la réalité, volontaires ou non. Ce sera tout de même le principal témoin de l'Empress.

Imaginez : à peine une demi-heure après avoir pris le véritable contrôle d'un si grand navire pour la première fois en descendant le fleuve, (car depuis Québec il ne faisait que suivre les directives du pilote Bernier), il le voit disparaître à jamais! De l'enthousiasme de commander un fameux Empress pour sa première grande traversée, il tombe au drame de l'avoir perdu, peut-être par ses propres fautes. Il y a de quoi brouiller un esprit même des plus solides.