© Jean-Pierre Fillion


1984 : catalyseur de la mise en valeur de notre patrimoine maritime québécois?


Conférence présentée dans le cadre des festivités de Québec 1534-1984. Malgré un style plus ou moins décousu, on y reconnaît mes orientations en matière de nature et de patrimoine. On y retrouve une proposition de regroupement des intervenants en patrimoine maritime (ex : les phares), suite à des colloques précédents, et même une amorce de définition de développement durable!

Tiré de Traditions maritimes au Québec : colloque international, 10, 11, 12, 13 octobre 1984, Québec, Commissinon des biens culturels, 1985, 695 p.

Merci à Charles de Blois Martin de m'avoir aidé à identifier et à retrouver le document.


1984 : catalyseur de la mise en valeur
de notre patrimoine maritime québécois?

Jean-Pierre Fillion
Biologiste et directeur du Musée de la Mer de Rimouski

Une démarche lente et peu structurée

Avant 1982 la notion de patrimoine maritime avait bien peu de signification pour le public en général. Même dans les milieux spécialisés (universités, ministères) le maritime était le parent pauvre du patrimoine et cela malgré l’omniprésence de cet élément dans notre vie actuelle et dans notre développement passé. Il y avait bien sûr quelques endroits où certaines facettes de ce patrimoine étaient mises en valeur, mais assez souvent, ces actions ne visaient qu’à satisfaire la clientèle touristique, la conservation étant un but bien secondaire.

La sensibilisation à notre patrimoine maritime est très récente. En fait, nous sommes loin d’avoir acquis une conscience collective de cette notion de conservation; nous venons juste de nous apercevoir que nous possédons une richesse maritime, autant naturelle qu’historique. Nous sommes au début du commencement.

Cette situation laissait craindre le pire et a amené certains intervenants à réagir, timidement mais bien concrètement, devant le pillage de nos sites archéologiques sous-marins, la dégradation de nos goélettes à moteur, la disparition des témoignages oraux et écrits. Parallèlement, il y avait quelques actions gouvernementales à caractère maritime, mais elles ne faisaient pas nécessairement l’unanimité. On pense ici à la Marie-Clarisse…

Cette réaction des intervenants s’est concrétisée en 1982 lors d’un colloque sur le patrimoine maritime. Selon plusieurs il était urgent de sauvegarder ce patrimoine. De plus « 1984 » se pointait à l’horizon. Lors de cette réunion on adopta un document préparé sous l’impulsion de la Commission des biens culturels et qui brossait un tableau de la situation de notre patrimoine maritime. En conclusion ce document recommandait la reconnaissance de ce patrimoine maritime par les autorités gouvernementales et la nécessité d’agir au plus vite pour sa préservation et on soulignait le besoin d’un regroupement des intervenants. On y définissait également la notion de patrimoine maritime en y incluant aussi bien les éléments de biens mobiliers et immobiliers que l’environnement naturel.

Depuis ce colloque, la mode et la perspective de 1884 aidant, on assista à la multiplication des intervenants, en particulier dans le domaine de l’interprétation de cet environnement maritime. Mais peu importe l’aspect du patrimoine exploité, il convient d’être optimiste devant cet éveil des intervenants. Cependant une certaine prudence s’impose car les raisons de ces entrées en scène sont des plus diverses et ne visent pas toujours la conservation ou la mise en valeur. Dans certains cas on veut promouvoir davantage la culture du houblon que la culture maritime. Ailleurs on agit par opportunisme, par unique souci de création d’emplois ou tout simplement pour un coup de publicité… Certains, heureusement, étaient guidés par une volonté de conservation et étaient sensibilisés à la situation du patrimoine, que ce soit par leur propre démarche ou à la suite du colloque de 1982.

Il convient de s’interroger dès maintenant sur les conséquences qu’auront des interventions après 1984. Qu’en restera-t-il? Les Fêtes 1984 auront-elles favorisé réellement l’évolution de la perception du patrimoine maritime au sein de la population québécoise? A-t-on aidé les gens à mieux s’y retrouver ou au contraire a-t-on accentué cette confusion dans la notion de patrimoine maritime? Auront-ils pris conscience que notre héritage maritime ce n’est pas seulement Cartier, ni même les grands voiliers, mais bien plus une suite de petits événements ou réalisations qui nous permis sinon de dominer le fleuve du moins de tenter de le mettre de notre bord?

Pour nous, intervenants directs de ce patrimoine, il y a d’autres questions. En effet, est-ce que l’ Été Mer et Monde n’aurait pas été le moment idéal pour mettre en application les recommandations contenues dans le document Patrimoine maritime au Québec de la Commission des biens culturels? Aurait-il été possible d’accorder un peu moins de moyens financiers à des activités temporaires et sans signification et d’investir davantage dans une véritable mise en valeur de notre patrimoine, dans une concrétisation du support souhaité par le ministère des Affaire culturelles et dans un un début de réelle concertation?

Ce n’est pas par hasard que le titre de ce commentaire est suivi d’un point d’interrogation car il ne s’agit pas là d’une affirmation. Québec 84 aura, en plus de connaître des déboires opérationnels et financiers, manque une occasion rêvée de promouvoir la conservation et la mise en valeur de notre patrimoine maritime. Mais, toute chose ayant un bon côté, cet Été Mer et Monde aura tout de même contribué à nous faire réaliser qu’il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour mettre réellement en valeur notre héritage maritime. Sans nous éterniser sur ces questions et constatations il faut les garder à l’esprit et entreprendre dès maintenant des actions concrètes.

La pertinence d’un regroupement des intervenants

Une de ces actions est de mettre sur pied ce regroupement souhaité par tous lors du colloque de 1982. Les avantages qu’on en retirerait ont été clairement démontrés lors d’un autre colloque sur le patrimoine maritime tenu à Rimouski en 1983 et qui rassemblait les intervenants du l’Est-du-Québec. L’exemple des marais salés démontre bien la nécessité de cette concertation; celle-ci pourrait également s’appliquer aux phares et aux chantiers de construction navale qu’aux sites d’exploitation ou de séchage du poisson etc.

Les marais salés sont des milieux naturels extrêmement riches au point de vue biologique. Ils ont également joué un important rôle local, surtout pour les pêches et l’agriculture. C’est d’ailleurs le conflit en l’agriculture et l’écologie qui a rendu certains célèbres, somme ceux de Kamouraska. Outre Kamouraska, on en rencontre également à L’Isle-Verte, Bic, Rimouski et Pointe-au-Père. Ces dernières années on a assisté à une certaine mise en valeur de ces milieux naturels par des groupes locaux ou même des ministères. Bien que ces écosystèmes se ressemblent on en peut pas empêcher leur misse en valeur localement car ils sont l’occasion de développement de sites touristiques, de création d’emplois, de revalorisation du patrimoine local, de préservation et parfois de mode. La nécessité que tous les intervenants locaux se concertent afin de s’entendre sur les thèmes et sous-thèmes à développer devient évidente et souhaitable. Cette concertation permet faire ressortir les particularités locales de tel ou tel marais. Idéalement cela devrait aboutir à une mise en valeur raisonnée de nos battures marécageuses et développant mieux chaque sous-thème local.

Si on répète la même chose d’un site à l’autre on obtiendra inévitablement une mise en valeur pauvre de cet élément naturel maritime, une information uniforme et peu intéressante, un produit culturel et touristique peu attrayant; on passera sous silence des sous-thèmes parfois primordiaux pour la compréhension de ces écosystèmes et souvent s’en suivra une utilisation non rationnelle des fond publics. Ce dernier point est aussi extrêmement important car la plupart des projets à caractère patrimonial, naturel ou historique dépendant de fonds provenant de ministères provinciaux ou fédéral, donc du portefeuille du contribuable.

Dans cet esprit mieux vaut un seul projet bien bâti et mené à terme qu’une multitude de petits projets éclopé qui n’aboutissent à rien, d’autant plus lorsque les sites maritimes sont rapprochés, comme dans l’Est-du-Québec. La similitude des équipements et des activités traditionnelles ne fait alors qu’accentuer la pertinence de cette concertation.

La responsabilité de ce regroupement et de cette concertation

Mais à qui confier le leadership de cette concertation, et cela dès maintenant car il y a un sérieux retard à rattraper? Les intervenants se préoccupant d’abord de leur propre thématique ou démarche, on pense plutôt à un organisme neutre, crédible et expérimenté dans le domaine. Sans même qu’il soit nécessaire de créer un nouvel organisme ce regroupement pourrait fort bien être supervisé par le ministère des Affaires culturelles, un Conseil de la culture ou tout organisme rejoignant les critères ci-haut mentionnés. Utilisant des structures déjà existantes il suffirait d’injecter un peu de fonds supplémentaires et le tour serait joué. Après avoir englouti des fortunes dans Québec 84 on pourrait maintenant penser à ce qui prime sur toutes activité, aussi grandiose soit-elle, soit à notre propre patrimoine maritime. Après s’être efforcé d’établir le constat de la situation il faut prendre les mesures nécessaires pour que celle-ci se rétablisse, s’il en est encore temps.

Cet organisme responsable effectuerait un travail de coordination et de concertation. Il pourrait également assurer le lien entre les différents intervenants, organiser des rencontres et conférences thématiques ou générales, agir comme organisme-ressource ou conseil pour des programmes de création d’emplois ou de développement, promouvoir la recherche et la mise sur pied de nouveaux équipements d’interprétation et guider les nouveaux intervenants. Il verrait également à mieux éclairer les intervenants membres afin d’éviter les dédoublements et mieux répartir les énergies. Il agirait enfin comme consultant dans les projets de nouvelles infrastructures, comme le Centre national d’interprétation maritime, à Pointe-au-Père.

Diversité régionale

Même si la notion de patrimoine maritime s’applique au Québec tout entier, aussi bien à ses rivières qu’à ses lacs et à son fleuve, c’est souvent à l’Est-du-Québec que nous fait songer immédiatement le terme maritime. En fait cette région illustre bien la diversité de nos traditions maritimes et la mise en valeur passée et récente de ce patrimoine. Un bref survol nous le fera constater; on observera cependant qu’il existe beaucoup de similitudes entre les sites.

On remarquera également que la nature et l’histoire y entretiennent des liens très étroits.

À Kamouraska la batture a été généreuse autant pour les hommes que pour les bêtes en leur fournissant une aire de pâturage, des matériaux pour la confection des toits de chaume, le rembourrage des matelas et des meubles, en abritant plusieurs espèces de poissons, comme l’anguille et le hareng, dont les captures dominaient dans les fascines. Malheureusement l’homme n’a pas été reconnaissant et a posé de gestes impardonnables, comme le saccage de la baie de Kamouraska. À l’Isle-Verte par contre la batture est encore presque intacte et elle est protégée à titre de réserve nationale de faune. C’est même à cause du marais qu’on retarde la construction de la jetée devant relier l’île à la terre ferme. Serions-nous devant une situation où c’est la nature qui protégerait une culture locale, celle de l’Île-Verte, en la préservant d’un envahissement que favoriserait un accès trop facile? Rappelons-nous de l’île d’Orléans…

L’île aux Basques, site naturel intéressant, conserve les vestiges de fours qui auraient servi à ces navigateurs du temps où on exploitait les baleines, surtout pour l’huile. Le parc du Bic est quant à lui unique au Québec. Nulle part ailleurs on ne retrouve un tel agencement de caps, de baies, d’anses, de battures rocheuses et marécageuses, d’îles et de presqu’îles, etc. Rares sont également les endroits où la nature se mêle si bien à l’histoire, au folklore, aux légendes… Paradis pour le géologue, le botaniste et l’ornithologue, autant amateur que professionnel, de même que pour tout amateur de plein air, le parc a subi une influence humaine qui, jusqu’à maintenant, ne l’a pas trop dégradé.

À Rimouski, plus précisément à Sacré-Cœur, on retrouve le marais salé le plus complet au Québec. Presque intact jusqu’à tout récemment, on y a aménagé des sentiers d’interprétation le long desquels la végétation se dégrade lentement mais sûrement. Comme quoi en interprétation naturelle autant qu’historique la bonne volonté ne suffit pas. Il faut là également une planification et une consultation sérieuses.

Pointe-au-Père, un site historique national, géré par le Musée de la Mer de Rimouski. Pour le visiteur venant de l’ouest c’est le premier vrai contact avec la « mer » puisque la route y longe le fleuve. On y présente, en plus de l’histoire maritime régionale, l’interprétation générale de l’écologie de l’estuaire du Saint-Laurent de façon à familiariser l’arrivant avec les phénomènes, la faune et la flores marines qu’il rencontrera tout au long de son voyage dans l’Est.

Métis, ancienne agglomération du temps du transport du bois par les grands voiliers, est maintenant mieux connue grâce à ses fameux jardins. À partir de là les sites d’interprétation naturelle et historique se font plus rares mais le paysage y est merveilleux. À l’Anse-aux-Griffons on utilise un bâtiment d’époque, classé monument historique, comme centre d’animation culturelle. Il en est de même à Paspébiac, sur le Banc, mais avec beaucoup plus d’envergure. Ces équipements nous rappellent que de tous les poissons la morue est celui qui a le plus influencé le développement de bien des nations, y compris la nôtre.

À Forillon également la nature et l’histoire font bon ménage. Les galets des petites criques y étaient utilisée pas le pêcheur pour le séchage de la morue. Comme tout parc de conservation qui se respecte, provincial aussi bien que fédéral, on peut y vivre une expérience unique de découverte du milieu marin : celle de goûter et d’admirer en toute quiétude cette nature salée. Au Cap Petit-Gaspé, pas d’autos, pas de motos, pas de chasseurs, mais le vent, les vagues, le soleil et parfois les grandes baleines.

Gaspé, avec son musée régional nous rappelle Cartier et l’importance de nos traditions maritimes. À Percé, après avoir admiré ce célèbre accident naturel qu’est le Rocher on découvre une île que les premiers habitants et les oiseaux marins ont choisie comme lieu de résidence; le parc de l’île de Bonaventure. Après un bref arrêt à Carleton, où on commence à nous parler d’histoire maritime, le visiteur pourra bientôt revivre les moments d’une bataille navale, celle de la Restigouche. En cette trop courte visite ne peut se terminer sans mentionner le parc provincial de Miguasha, site fossilifère d’importance mondiale où la roche nous livre les secrets d’une nature préhistorique.

Sur la quinzaine de sites cités neuf sont aménagés dans un milieu naturel des plus typiques. Il est aussi intéressant de noter que 14 d’entre aux démontrent un lien indissoluble entre la nature marine et d’histoire maritime.

La nature mère de l’histoire

Cette constatation nous amène à se poser la question suivante : quel sens aura la conservation de notre culture et de nos traditions maritimes si leurs racines naturelles sont disparues ou rendues méconnaissables à cause d’un manque de respect de notre part? Autrement dit, que vaut la protection du patrimoine maritime si le milieu naturel sont il est né est dégradé?

Une réelle volonté de conservation de notre passé maritime se préoccupera des traditions et objets mais aussi de la protection de l’environnement naturel et des espèces qui y évoluent, ceux-ci étant presque toujours le fondement de notre culture maritime. D’ailleurs la définition que donne la Commission de biens culturels du patrimoine maritime inclue-t-elle l’environnement naturel? Il est primordial de bien saisir la signification profonde de cette définition qui fut acceptée par tous les intervenants.

Par exemple quel sens aura l’importance des pêcheries de bélugas dans le haut estuaire du Saint-Laurent si ces animaux disparaissent à cause d’une exploitation excessive, de la pollution chimique et d’une circulation abusive de bateaux touristiques d’excursion à la baleine?

De même, la pêche traditionnelle dans le lac Saint-Pierre, activité encore bien vivante aujourd’hui, le demeurera-t-elle longtemps si on détruit la zone d’inondation printanière sur les battures, là où plusieurs espèces piscicoles viennent se reproduire ou se nourrir?

L’environnement naturel est essentiel en lui-même mais il fait partie d’un tout qui comprend aussi bien les constituantes biophysiques que sociales, culturelles et économiques, chacune participant à l’identité d’un peuple. Il serait souhaitable que tous les intervenants du patrimoine maritime fassent ressortir la valeur indiscutable de notre nature maritime dans l’édification de notre culture québécoise. Les biologistes et autres spécialistes du milieu naturel consacrent leurs efforts à le protéger, mais trop souvent les seuls arguments biologiques ne suffisent pas à freiner un développement fou. Si chacun y va de son expertise, de ses arguments tantôt écologiques ou culturels, tantôt touristiques ou éducatifs, meilleures seront les chances de survie de notre héritage naturel maritime et plus profonde sera l’inspiration qui nous guidera vers la conservation et la mise en valeur de notre patrimoine maritime québécois.